Les photos ne racontent jamais tout
Depuis quelques jours, nous ouvrons les cartons virtuels des vingt ans du Bocal. Des disques durs oubliés, rebranchés sur notre PC de 2006. Il fonctionne encore. Sans internet, certes, mais avec une mémoire intacte : captations de spectacles, répétitions, bords de scène dans les lycées… Des images dont nous avions parfois oublié l'existence. En cherchant une chronologie cohérente, nous avons finalement découvert bien davantage.
Au début, le Bocal n'était pas un théâtre. C'était un atelier. Un espace brut, rempli de décors et d'outils. La compagnie résidente Série Illimitée y adaptait les auteurs chers à Jean-Louis Russo et Dany Majeur : Ionesco, Beckett, René de Obaldia, Michel Tournier, Molière, Feydeau, puis les comédies d'Éric Assous. Les spectacles y naissaient avant de partir vivre en Avignon. Puis, en 2006, au retour d'un festival, les portes se sont ouvertes au public. Quatre ans plus tard, la résidence est devenue celle de la compagnie La Troupette du Bocal.
Rien n'était prévu. Le Bocal n'a pas cherché à devenir un théâtre. Il l'est devenu.
Nous avons retrouvé des photos, des musiques, des sons d'ambiance improbables et l'envie d'en faire un film. Nous avons vite compris que ce ne serait pas simple : on ne résume pas vingt ans à quelques photos et de longues vidéos. Une image fige un instant, mais chacun en garde sa propre mémoire. Alors, plutôt que de suivre une chronologie, nous avons choisi de rester fidèles au lieu.
Une répétition de 2008 rappelle un éclat de rire. Un décor réveille une voix. Une voix, un fou rire. Ou un éclat de voix.
Les souvenirs ne marchent pas en file indienne. Ils dansent. Ils se bousculent. Comme les artistes qui ont habité ces murs.
Qu'est-ce qui a changé en vingt ans ?
Les décors et les costumes, bien sûr. Les enfants ont grandi et de nouvelles générations découvrent à leur tour qu'un plateau peut devenir tous les mondes (pourvu qu'ils laissent leur téléphone dans leur sac à dos…). Les projecteurs sont plus nombreux, la régie plus précise. Les cheveux blanchissent…
Alors le film sera sans doute comme nos souvenirs : libre, un peu désordonné, profondément vivant.
Le 20 septembre, les photos et les vidéos défileront derrière nous. Elles iront vite. Car, au fond, les photos ne racontent jamais tout. Elles oublient le bruit des répétitions, les cafés qui refroidissent dans de grands bols, les longues conversations et les décors qui refusent obstinément de tenir debout. Elles oublient aussi tous ceux qui sont passés par ici : les artistes, les compagnies, les spectateurs fidèles ou de passage.
Puis le jour laissera place aux projecteurs. Des visages dans la salle, des retrouvailles, un toast.